Atlantique de Mati Diop: De l’autre côté du miroir

L’océan Atlantique, les vagues, la mer, le mythe de Mamie Watta (déesse de l’eau), l’exploitation véreuse des manœuvres, l’amour dénudé, désintéressé, l’amitié, l’affirmation de soi… Ce sont autant de termes qui passent par la tête lorsqu’on regarde ‘’Atlantique’’ de Mati Diop.

Ce n’est pas le genre de film qui bouleverse profondément, adeptes de sensations fortes, méprenez-vous. Ce n’est pas aussi un film qui laisse sans mot. Après avoir vu le long métrage, on a un sentiment de soulagement, de justice rendue. Et on passe à autre chose.

La réalisatrice ne laboure pas, non plus, un champ cinématographique nouveau. Le thème de l’immigration (Ô combien de fois traité ces derniers temps par tous les arts en Afrique) est abordé.

Elle n’explore pas de nouvelles techniques de prise de vue. En un mot, Mati n’est pas snobe. Les plans sont fixes en général, larges ou serrés à souhait. A côté de son scénario, elle raconte l’histoire du cadre de vie de ses personnages.

Est-ce donc ce film ordinaire, premier long métrage de la réalisatrice qui a été sacré Grand Prix du jury au festival de Cannes 2019 ? Cette interrogation, comme un élément déclencheur, exige une autre lecture du film. Et c’est là, tout son charme.

Je l’avoue, ma critique aurait été différente si Cannes n’avait pas sacré et consacré cette œuvre. Ce regard de deuxième degré s’est attardé sur la texture et la structure de l’œuvre. De la première image du film à la dernière, la réalisatrice tisse un lien entre un chantier de construction, la lumière, la mer et la musique.

Cette bâtisse, plantée au cœur de l’œuvre hante plus le spectateur que les esprits des jeunes immigrés tués par les vagues, et revenus s’incarner dans les corps des filles du quartier. Elle est omniprésente, de jour, comme de nuit, avec son voyant lumineux qui clignote.

La réalisatrice joue avec la lumière. Elle n’a pas peur de l’exposition. Elle la dompte sur terre et sur mer. La lumière sur l’eau, la nuit dans le quartier, qui éclaire les vagues, celle du soleil couchant… raconte une autre histoire.

On ne voit nulle part de « Pirogue ». Mais ce départ suicidaire dans cette embarcation hante tout le monde : les jeunes filles, les familles, la police, le propriétaire du chantier, le cinéphile…

Seules deux personnes s’accommodent de la situation. Ada qui veut vivre ou revivre son amour à tout prix, prête à donner sa virginité à Souleiman et sa copine responsable du bar sur la plage.

L’histoire de Mati est sublimée lorsque cette passerelle entre le visible et l’invisible est construite. Dans la scène d’amour dans le bar, on a trois personnages. Ada, Souleiman et l’inspecteur de police, dont le corps est utilisé par l’esprit de Souleiman. Mais on ne voit que deux sur chaque plan. L’inspecteur de police devant le miroir et Souleiman derrière. Du réel à l’irréel, cette scène montre la puissance de l’amour.

Au demeurant, la volonté de Mati de ne pas marcher dans des champs déjà labourés par ses prédécesseurs réalisateurs ne facilite pas la compréhension du grand public (sur la base d’un témoignage). On ne voit pas le départ des candidats à l’immigration, aucune péripétie de leur voyage sur la mer.

Pourtant le film a ouvert une lucarne sur le surnaturel, auquel, même moi, n’avais pas pensé.

Sanou A.

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